La grande fille

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 19/04/06 à 1:51

Les portes s’ouvrent et laissent la grande fille pénétrer à l’intérieur du métro. Elle parcourt l’ensemble du wagon du regard et s’installe délicatement sur un strapontin qu’elle abaisse d’un geste lent. La grande fille porte une belle jupe à fleurs au dessus de collants prolongés par des baskets. Elle n’a pas besoin de talons pour être grande, ses longues jambes s’en chargent déjà pour elle. Sa veste en jean dissimule un baladeur, trahi par le cable et les écouteurs qu’elle a laissé pendre, attachés à la bretelle de son sac.
Dans la vitre, éclairée par intermittence depuis que le train a repris sa route, un reflet la scrute mais elle le lui rend bien. Elle s’interroge, sûrement. Sur son avenir professionnel, elle qui a dû abandonner ses études d’histoire de l’art pour devenir assistante marketing dans une boutique de vente en ligne de prêt-à-porter. L’art ne faisant plus vivre grand-monde de nos jours, elle n’a pas vraiment eu le choix et trouve ça dommage. Elle trouve ça même triste. Elle espère toujours devenir artiste, mais au fond de son âme elle n’y croit déjà plus vraiment. Elle s’interroge sur sa vie sentimentale. Plaquée pour la troisième fois cette année… un connard, un idiot, ou peut-être pas. Elle lance quelques regards de défi à cette jumelle silencieuse qui l’observe depuis la froide surface de verre à sa gauche. Ses cheveux chatain, mais teints en roux, sont coupés court, un peu gras et ébouriffés. Ses yeux sont d’un bleu marine si pur qu’on les croiraît colorés de fines touches d’huile émanant directement de la palette d’un peintre de grand talent. Les larges cernes qui ternissent ce regard éblouissant trahissent une terrible fatigue, une lassitude, et un probable goût immodèré pour la blanche. Elle n’est pas très belle, mais possède un tel magnétisme que tous les regards se hasardant sur son visage restent définitivement braqués sur elle.
Lentement, une larme se détache et coule le long de sa joue. Elle l’essuie du revers de sa manche et s’efforce de sourire. Elle jette quelques coups d’oeil autour d’elle, affolée, pour vérifier que personne ne l’a vue pleurer. Tout le monde s’en cache rapidement et détourne le regard, mais tout le monde l’a vu et devient triste sans savoir pourquoi. La grande fille regarde ses pieds. La grande fille regarde ses mains. La grande fille semble s’évader dans un monde auquel nous autres passagers n’avons plus accès. Lorsque la sonnerie retentit, je me précipite afin de ne pas manquer ma station. Mes adieux grande fille, j’emporte avec moi, en catastrophe il est vrai, l’histoire de la vie que je viens de te broder pour finalement ne pas t’en faire don.
Lors de ma théatrale sortie je jurerais l’avoir vue m’observer, un sourire aux lèvres.

Lundi (5)

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 17/08/05 à 3:14

Ce jour-là, le Monde cessa d’exister. Une lumière intense envahit l’espace, et les rues de Paris prirent l’apparence de l’enfer. L’air disparut en un tourbillon de chaleur de plus d’un million de degrés. Une boule de feu gigantesque engloutit les voitures, les terrasses de café, les arbres, les immeubles, et vaporisa la Seine instantanément. Le nuage de chaleur se propagea à une vitesse folle dans toutes les directions, détruisant tout sur son passage. Un nuage de fumée radioactive colossal s’éleva dans le ciel avant d’atteindre la stratosphère et de se propager sur l’ensemble de l’Europe. Toute vie avait été instantanément annihilée sur un diamètre de plus de quarante kilomètres.
Ce jour-là, plus de six millions de personnes disparurent en moins d’une demie-seconde. Un cratère monstrueux avait maintenant pris la place de la capitale française. La Seine venait s’y jeter et semblait disparaître au fond d’un gouffre sans fin. Parkings souterrains, lignes de métro et de RER n’avaient fait qu’amplifier la profondeur de l’excavation. Aux bordures du cratère, les incendies faisaient rage. Les brûlés se comptaient par milliers, perdant ça et là un bras, une jambe, un oeil, un morceau de peau. Leurs corps mutilés avaient fondu sous l’effet de la chaleur, et l’absence de toute eau à proximité n’aidait pas les équipes de secours arrivées trop tard, beaucoup plus tard, et dépourvues de moyens.
Ce jour-là, plus de quinze millions de personnes moururent quelques heures après que Fei et son collègue Pai, les deux pilotes, eurent accompli leur mission. La France se retrouvait sans aucun commandement: hormis le Ministre de l’Outre-Mer et le Ministre de la Santé, l’ensemble du gouvernement était porté disparu. Le haut commandement des Armées était décimé. Aucune riposte française n’eut le temps d’être mise en place.
Ce jour-là, le gouvernement anglais décida moins de dix minutes après la destruction totale de Paris une attaque immédiate visant la Chine et ses alliés. Quelques minutes plus tard, le gouvernement américain, se basant sur les informations de ses agences de renseignements, lançait une opération de destruction systématique des armes nucléaires chinoises. Trois missiles ballistiques intercontinentaux furent tirés depuis des bases américaines situées non loin du Japon. Deux furent détruits en vol par l’armée chinoise. Le dernier raya Pékin de la carte, coupant court aux rêves fous des dirigeants chinois. La Corée du Nord réagit en attaquant immédiatement le Japon. Tokyo fut détruite cinq heures après Paris, à la minute près. Plus d’une centaine de missiles partirent depuis diverses bases, ayant pour cibles des villes américaines, russes, iraniennes, indiennes, pakistanaises, anglaises, allemandes, espagnoles, israëliennes, sud-africaines, brésiliennes. La Terre s’illumina de mille feux. Le Monde ne fut plus qu’un gigantesque incendie.
Ce jour-là, les poussières radioactives qui se répandirent dans la stratosphère réduirent à zéro la couche d’ozone et instaurèrent en quelques semaines un climat glacial. Les orages et tempêtes se succédaient à une vitesse ahurissante. Des séismes avaient lieu toutes les secondes, partout sur le globe. De gigantesques impulsions électromagnétiques avaient provoqué la destruction du moindre composant électronique. Aucun appareil médical n’était plus fonctionnel. Aucune espèce, animale ou végétale, n’avait plus les moyens de subsister. Les hommes s’étant réfugiés dans les rares abris anti-atomiques disponibles avaient négligé un certain détail: ceux-ci ne permettaient pas de survivre éternellement sans nourriture saine. Il suffit de moins de quatre mois pour que la Terre devienne une planète dépourvue de toute forme de vie.
Ce jour-là, nous avions compris que nous serions les derniers représentants de la race humaine. Nous avions décollé six mois auparavant à bord d’un astronef grand luxe conçu par la NASA. Nous étions vingt-et-un volontaires, de diverses nationalités, pour une mission sans voyage retour. Vingt-et-un doux dingues s’en allant coloniser Mars, et y habiter une base dont les fondations avaient été successivement transportées par plus d’une centaine de vols non habités. Cette base, la NASA avait choisi de l’appeller Crusoë. A vrai dire, je crois qu’il n’y avait pas de meilleur choix. Vingt-cinq ans plus tard, nous sommes désormais cent Robinson à habiter cette base, à nous alimenter de légumes que nous faisons nous-mêmes pousser sous serre via un ingénieux mécanisme de synthèse de l’oxygène. J’ai trente ans. Tu es mon second enfant, mon premier fils, et tu es né hier matin. Je suis Français. Ta mère est Chinoise. En cherchant sans succès à trouver le sommeil cette nuit, j’ai eu peur pour toi. Peur que nous répétions les mêmes erreurs un jour. Peur que notre communauté pour l’instant si paisible ne résiste pas à la folie des hommes. Je sais que les autres qui, comme moi, ont pu voir cet éclair lumineux à la surface de la Terre ce jour-là, à huit heures six minutes heure de Paris, me comprennent et partagent ce sentiment.
Ce jour-là, j’ai décidé que j’aurai au moins un fils à qui raconter cette histoire. Et qu’il se nommerait Lundi.

Lundi (4)

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 16/08/05 à 15:47

Alors que l’avion amorçait sa descente vers Paris, Fei Wong se remémora les semaines précédentes ainsi que les événements qui avaient causé ce voyage. Depuis plusieurs mois les relations économiques entre la Chine et le reste de l’Europe n’étaient plus des meilleures. La France, plus particulièrement, s’était montrée agressive au possible en fermant ses frontières aux produits chinois. Les Allemands, plus pragmatiques, en étaient restés à un système de quotas, même si ceux-ci allaient vers de plus en plus de rigidité. Les autre pays avaient tous pris des mesures plus ou moins drastiques pour limiter les importations. Pour Pékin, l’humiliation était de taille: qui étaient ces responsables politiques qui prônaient le libéralisme à outrance lorsque le vent étaient favorable, mais devenaient subitement protectionnistes dès lors que leur économie était menacée ? Les règles du jeu étaient faussées. Ce comportement était inacceptable.
Sur le fauteil à droite de Fei, son collègue Pai Mei était relativement nerveux. Le suicide de sa femme deux mois plus tôt suite à la faillite de son entreprise avait mis ce dernier particulièrement à cran. Il but une rasade de whisky. Fei espèra brièvement que la fébrilité de Pai n’allait pas tout faire foirer.
Son supérieur avait été clair: ils n’avaient pas le droit à l’échec, il y avait trop d’argent en jeu. On leur avait promis en cas de succès un avancement considérable. La Chine se devait de récupèrer les marchés européens.
Fei se dit, déçu, qu’il ne pourrait pas visiter Paris. Même si la capitale avait perdu de sa superbe, elle ne devait pas être désagréable à cette époque de l’année. Huit heures pile. Le vol Air China numéro 8859 était maintenant tout proche de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Quelques minutes de retard, mais rien de bien gênant. Le temps était superbe, la journée promettait d’être belle. Le vol n’avait pas été particulièrement désagréable malgré sa relative longueur. Un brin fatigué, Fei commença à bailler mais s’interrompit aussitôt, comme s’il eut craint qu’un de ses supérieurs l’ait vu faire. Il attacha sa ceinture tout en admirant la vue. Pai l’imita rapidement.
Fei éprouvait pour les concepteurs de l’opération un immense respect. Il s’était immédiatement porté volontaire, même s’il savait depuis le début qu’il n’aurait jamais droit à l’avancement promis. Quelques semaines de bricolage avaient suffi pour faire d’un bombardier une réplique quasi conforme d’un avion civil tout ce qu’il y a de plus classique.
L’Europe était devenue un problème préoccupant pour nombre d’entreprises de Pékin ou de Shanghai. Un problème si préoccupant que le gouvernement avait décidé de le traiter à bras-le-corps. La France servirait d’exemple. Les autre pays européens et les américains tenteraient probablement une riposte, mais seraient rapidement écrasés par la puissance de l’armée chinoise. L’histoire avait oublié d’apprendre l’humilité aux États-Unis, la Chine allait s’en charger. Les vaincus achèteraient des produits chinois pour procéder à leur reconstruction. Quant aux autres, ils sauraient à quoi s’en tenir.
Depuis plus de dix minutes, la tour de contrôle de Roissy s’égosillait en leur ordonnant de faire demi-tour, leur serinant que le survol de Paris était interdit. Ils n’avaient pas assez de carburant pour refaire le chemin du retour jusqu’à Pékin, et Fei le savait. Mais Fei savait également qu’ils avaient largement le temps d’atteindre l’objectif. Pai et lui avaient près de quinze ans de pilotage derrière eux, ils étaient convaincus de pouvoir atteindre l’océan Atlantique et de s’y crasher avant de se faire descendre par un avion de chasse de l’armée française.
Huit heures et cinq minutes. Fei échangea un regard avec Pai. Ils déposèrent tous deux une main sur les clefs des boîtiers contrôlant le largage de la charge nucléaire.
Fei commença à compter.
Trois.
Deux.
Un.
Ils tournèrent les clefs.
Ce que Fei ne savait pas, c’est qu’à cette altitude l’explosion d’une charge de cinquante mégatonnes serait tellement colossale que ni lui ni Pai n’avaient une chance d’en réchapper.
Et leur mission fut terminée.

(à suivre)

Lundi (3)

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 12/08/05 à 10:54

Céline s’installa dans le confortable fauteuil de son bureau et essaya de faire le point sur les derniers événements marquants de sa vie professionnelle et affective. Les deux étaient devenues étroitement liées, à son grand regret. Elle avait toujours essayé de séparer le travail des relations amoureuses, mais ce qui se passait en ce moment la dépassait quelque peu.
Deux mois plus tôt, elle était embauchée en tant que nouvelle secrétaire du directeur de cabinet du Ministre de l’Économie et des Finances. À tout juste vingt-trois ans, à peine arrivée de province, décrocher une place à Bercy lui semblait un vrai rêve. Le métier lui plaisait, elle ne connaissait pas grand monde sur Paris mais espèrait en rencontrer rapidement. Son supérieur, Philippe, était extrêmement sympathique et prévenant. Un peu trop peut-être. Un homme remarquable. Énarque, la quarantaine, marié depuis bientôt quinze ans. Deux enfants, une fille de seize ans et un garçon de douze. Plutôt bel homme, sportif, intelligent. Elle était immédiatement tombée sous le charme. Et il l’avait remarqué.
Il y a huit jours, Céline fêtait son anniversaire, il lui avait offert un pendentif qu’elle devinait être hors de prix. Et lui avait déclaré sa flamme. Sous le choc, elle n’avait su quoi lui répondre, mais dès le lendemain elle cédait à ses avances en acceptant un dîner avec lui. Sûr de son charme, il l’avait raccompagnée jusqu’à chez elle, et ils s’étaient embrassés devant la porte, en pleine rue. Il n’essaya même pas de monter avec elle, elle en avait été presque déçue. Durant la nuit, elle pensa à l’épouse trompée et essaya de se convaincre que ce n’était qu’un baiser et rien de plus, que ça n’irait pas plus loin, qu’elle se devait d’être raisonnable.
Le lendemain, il l’appella dans son bureau, lui demanda de verrouiller la porte. Elle se jeta sur lui et lui arracha deux boutons de chemise en tentant de le deshabiller. Il ne résista pas. Ils firent l’amour sur le canapé de cuir noir qui bordait une fenêtre donnant sur la Seine. Cinquante mètres plus bas, les péniches naviguaient tranquillement sur le fleuve endormi.
Ils firent l’amour tous les jours dans le bureau de Philippe, et progressivement plusieurs fois par jour. Le samedi soir, il l’accompagna jusqu’à chez elle et finit par y passer la nuit. Céline s’était inquiètée l’espace d’un instant: et sa femme ? Ne se douterait-elle pas de quelque chose ? Non, l’avait-il rassurée, elle était en week-end avec les enfants chez ses parents.
Ce petit manège durait maintenant depuis une semaine. Céline avait décidé d’arrèter là avant que tout ne fut découvert et qu’un scandale n’entache leurs réputations à tous les deux. Ils avaient un avenir à protèger. Elle voulait gravir les échelons rapidement. Lui, espèrait devenir ministre d’ici une dizaine d’années. Si leur relation était découverte, nul doute que les rumeurs iraient bon train à Bercy et qu’il lui faudrait démissionner. Sans parler de la douleur que ressentirait l’épouse. Et les enfants, si jamais celà se terminait par un divorce. La culpabilité la rongeait, même si elle avait du mal à regretter ce qu’ils avaient fait. Elle attendait, nerveuse, que Philippe arrive. Elle s’était rongé les sangs toute la nuit en appréhendant sa réaction. Sept-heures cinquante-huit. Il allait arriver. Il était toujours à l’heure, précis comme une montre suisse. Elle s’était levée maintenant et allait et venait dans son bureau en réfléchissant à la meilleure façon d’amener le sujet.
Huit heures. Elle se rassit dans son fauteuil. Il passa devant la porte ouverte de son bureau et lui lança un grand “bonjour”, tout sourires, qui accentua encore le malaise de Céline. Elle fit mine de griffoner quelque chose sur un cahier à spirales, arracha la page et la jeta immédiatement à la corbeille. Elle attendait avec angoisse qu’il l’appelle dans son bureau. Vendredi dernier, ils avaient fait l’amour six fois dans la journée. Peut-être aurait-il envie de battre le record.
Son téléphone sonna. Elle décrocha en tremblant, voyant le nom “Philippe” écrit en toutes lettres sur l’afficheur. Il lui demanda de le rejoindre. À sa voix, elle put l’imaginer le sourire aux lèvres. Elle se leva, traversa le couloir long de dix mètres et pénètra dans le confortable bureau du directeur de cabinet du Ministre. Elle jeta un oeil au canapé en cuir, lieu de leurs ébats coupables. Il la regarda en souriant et lui demanda de fermer la porte.
Elle eut le temps de se dire que sa carrière allait en prendre un coup.
Mais elle n’eut pas le temps de prendre la parole.
Elle n’eut pas le temps de voir les vitres du bureau voler en éclats.
Elle n’eut pas le temps de voir les restes de l’immeuble pulvérisé s’effondrer dans la Seine.
Elle n’eut pas le temps de voir le Monde devenir subitement intensément lumineux et brûlant, comme si dix mille soleils venaient de percuter la Terre de plein fouet.
Et tout fut terminé.

(à suivre)

Lundi (2)

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 11/08/05 à 12:30

La relève venait d’arriver, et Robert allait maintenant rentrer chez lui. Il assurait le gardiennage de nuit d’une tour du quartier de la Défense. Vingt-deux heures trente, sept heures trente, des horaires lui interdisant toute vie sociale. Robert était divorcé depuis maintenant neuf ans et n’avait jamais cherché à refaire sa vie. Il savait pertinemment qu’aucune femme ne supporterait ce mode de vie qui avait poussé Madeleine à le quitter, emmenant avec elle leurs deux enfants.
Djamal était arrivé dix minutes en avance pour le remplacer. Ils avaient discuté autour d’un café. Quand ils discutaient tous les deux, Robert se disait que finalement il n’avait pas trop à se plaindre. Réfugié politique depuis que l’armée avait pris le pouvoir en Tunisie suite à l’assassinat du roi deux années plus tôt, Djamal avait eu toutes les peines du monde à obtenir un titre de séjour. Le gouvernement français avait fait traîner le dossier pendant des mois, interdisant à Djamal toute couverture sociale, tout revenu, et tout toit. Il avait galèré, de petit boulot en petit boulot, dormant occasionnellement dans de vieux immeubles occupés par les squatters, trouvant refuge sous la chaleur d’une couverture moisie, risquant à chaque instant la morsure d’un rat qui crierait famine. Et puis finalement, grace à l’aide d’un autre réfugié, Malekh installé depuis longtemps et marié avec une française, Djamal avait obtenu sa carte de séjour. Malekh lui avait même dégotté cet emploi de gardiennage à La Défense.
Robert avait proposé une cigarette à Djamal, que celui-ci a poliment décliné. Devant l’étonnement de Robert, il lui avait expliqué qu’il avait une relation avec une femme un peu plus agée que lui, qui avait un enfant en bas âge et qu’il avait décidé d’arrêter de fumer pour lui. Robert n’arrivait pas à donner un âge à son collègue. La trentaine, peut-être ? Pas une mauvaise idée d’arrèter de fumer. Après avoir échangé leurs pronostics sur le résultat du match de l’équipe de France du soir ainsi qu’une poignée de main, Robert prit congé. Il se dirigea vers le parking, au niveau -3 de l’imposante tour. D’un clic, il ouvrit les portes de sa voiture et se faufila à l’intérieur. Une petite demie-heure de route pour rejoindre son domicile et enfin dormir. Sept heures cinquante-et-un. Au plus tard, dans une heure il rejoignait les bras de Morphée et cette perspective l’enchantait: la nuit avait été particulièrement ennuyeuse.
Le hurlement d’une voiture qui freine. Le choc à l’arrière. Robert roulait déjà depuis quelques temps sur le périphérique sud en direction de la porte de Vincennes quand une voiture allemande avait décidé de le doubler. Elle s’était décalée sur la file de gauche, constatant un peu tard que celle-ci était obstruée par un embouteillage. De justesse, elle s’était rabattue sur la file de droite, mais malgré une solide pression sur la pédale de frein, venait de percuter la voiture de Robert. Les deux véhicules roulèrent quelques mètres encore jusqu’à une aire de stationnement, et les deux conducteurs sortirent du véhicule.
Robert resta sans voix devant la beauté de la jeune femme brune qui venait d’emboutir l’arrière de son vieux break. Il jeta un oeil à sa montre en sortant les papiers pour le constat. Heure de l’accident: huit heures et quatre minutes.
Il se retrouva bien embêté quand la jeune brune lui fit comprendre qu’elle ne parlait qu’allemand et anglais. Il tenta de bredouiller quelques mots en anglais pour expliquer qu’il fallait remplir un constat. Le vrombissement des voitures sur le périphérique était assourdissant, et le soleil commençait déjà à cogner.
Et tout fut terminé.

(à suivre)

Lundi (1)

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 10/08/05 à 18:45

Lionel s’était levé difficilement ce matin-là, même si celà commençait à devenir une habitude. Tout en beurrant ses tartines, il maudissait son voisin d’avoir, la veille, décidé d’organiser une petite fête surprise dans la pièce mitoyenne à sa chambre et l’avait passablement empêché de dormir. Il allait vraisemblablement être en retard au lycée, une fois de plus. Il regarda son agenda. Lundi. Philo avec Monsieur Bordet à huit heures. Il jeta un rapide coup d’oeil à sa montre: sept heures quarante-deux. En comptant le temps de se brosser les dents, de se débarbouiller la figure, de sauter sur son vélo, et de pédaler jusqu’au bahut, il devrait arriver vers huit heures et quart.
Il engloutit sa dernière tartine pain-beurre-confiture et courut à l’étage jusqu’à la salle de bains. Il frotta vigoureusement son visage d’un gant de toilette humide, espèrant vaguement que l’eau froide l’aiderait à avoir l’air un peu plus présentable. Aujourd’hui, il avait prévu d’inviter Nelly à aller boire un café après les cours. Mieux valait ressembler un petit peu à quelque chose histoire d’éviter d’essuyer un nouveau refus.
Merde. Un bouton d’acné.
Il fut partagé entre l’envie de laisser le monstre là où il était, c’est à dire juste au dessus de son oeil gauche, superbe protubérance volcanique sur son front qu’aucune mèche de cheveux ne pourrait cacher, ou l’envie d’exploser la pustule au risque de faire saigner, ce qui aurait environ deux inconvénients. Tout d’abord, faire saigner. Et du sang, c’est quand même largement plus visible qu’un bouton. Ensuite, durer plus longtemps. Un bouton qu’on explose, c’est des emmerdes pour des semaines. En le laissant pourrir tout seul, il disparaît plus vite. Tout du moins, c’est ce que Lionel avait cru remarquer avec les précédents. Tant pis, laissons-le là. Avec un peu de chance… avec beaucoup de chance, Nelly ne le remarquera pas.
Après ces moments d’intense réflexion, Lionel avait maintenant cinq bonnes minutes supplémentaires de retard. Il descendit les escaliers quatre à quatre, récupèra son sac de cours, claqua la porte derrière lui sans penser à sa mère qu’il allait probablement réveiller à l’occasion, et bondit dans l’ascenseur. Comptant les étages jusqu’au sous-sol qui lui permettrait de récupèrer son vélo, il regarda sa montre avec un semblant de lassitude. Sept heures cinquante-trois. Autant dire qu’il pouvait faire une croix sur le premier cours.
La porte de leur box s’ouvrit en grinçant. Il récupèra son vélo rapidement, évitant au maximum de faire une rayure sur la Clio grise de sa mère d’un coup de pédale malencontreux, referma le box, sauta sur la selle, et se mit en route. Le parking souterrain aux murs peints vert et blanc lui semblait d’un tel lugubre qu’il tentait à chaque fois de battre un record de sprint pour en sortir à l’extrême limite, alors que la porte automatique se levait dans un bruit sourd. La lumière du gyrophare orange envahissait l’espace comme un spot de boîte de nuit.
Il déboula sur le boulevard et obliqua rapidement vers le couloir de bus. Les couloirs de la mort, comme Lionel se plaisait à les appeller. Un cycliste là-dedans, il joue sa vie. S’il ne se fait pas serrer contre le trottoir par un bus, il se fait défoncer par un taxi qui roule à fond les gamelles. Mais après s’être fait sérieusement engueuler par un flic un jour où il roulait sur le trottoir, Lionel avait abdiqué et utilisait les couloirs de la mort.
Il regarda sa montre, huit heures six minutes.
Au dessus de lui, un bruit sourd, comme un ronronnement.
Il leva la tête pour voir ce que c’était.
Et tout fut terminé.

(à suivre)

Monsieur le prébilan, c’est l’heure du zidant

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 9/06/05 à 11:45

Son plan semblait pourtant sans faille.
Des apparitions médiatisées bien calibrées, de préférence un direct en plein JT pour se faire une image polie et impeccable. Un départ du gouvernement pour prendre la tête du parti de la majorité, en pleine gloire, après une succession d’effets d’annonce qu’il savait pertinemment sans lendemain, mais ça, ces cons d’électeurs ne sont pas supposés s’en rendre compte.
Un retour en fanfare, élevé au rang de sauveur, après une énième débacle électorale de sa majorité lors d’une campagne dans laquelle il avait su rester prudent. De nouvelles apparitions, un plan marketing étudié. Puis un départ triomphal du gouvernement, histoire de se refaire une virginité avant le grand soir.
Tout était si savamment étudié. Il n’avait pas commis d’erreur. On ne conçoit pas une vengeance en laissant quoi que ce soit au hasard. Il allait faire payer au vieux qui pensait tenir les rènes du pouvoir, et il allait faire payer au peuple qui l’avait si violemment rejeté douze ans plus tôt.
Les journalistes aussi n’y étaient pas allés de main morte. Une trahison ? Ce mot n’existe pas réellement en politique. La trahison fait partie intégrante des stratégies à suivre lorsque l’on désire progresser. Les journalistes… ces hordes d’imbéciles l’adulaient désormais. Il ne pouvait s’empêcher de sourire devant un spectacle aussi pathétique.
Il avait pris tout son temps pour se raser. Il pensait à un tas de choses. Ce qu’il ferait le soir même, une fois les résultats de sa victoire connus. Il avait bien réussi son coup en parvenant au deuxième tour face au candidat de l’extrême-droite, éternel épouvantail que l’on ressort au besoin. Le vieux avait gagné de cette façon cinq ans auparavant avec un score déjà énorme. Il s’attendait à faire encore plus. Le vieux lui avait déjà maché le travail en réduisant à néant la gauche modèrée deux ans plus tôt. Le travail n’en fut que plus facile: la plus vive opposition qu’il reçut venait de son propre camp. Les contestataires furent purement et simplement virés. On était avec lui, ou contre lui. Les nostalgiques pouvaient prendre leur retraîte.
C’est à pied qu’il était allé jusqu’au bureau de vote, accompagné de sa femme, dans cette ville bourgeoise dont il avait longtemps été le maire. Le soleil était au rendez-vous. Il avait le sourire aux lèvres. Il ne l’a pas vu arriver.
Le monospace du militant d’extrême-droite le percuta alors qu’il traversait la route. Le pare-choc faucha ses jambes en le projetant vers le véhicule. Son crane heurta violemment le pare-brise et y laissa une marque circulaire d’environ dix centimètres de diamètre. Il n’eut même pas le temps d’entendre sa femme pousser un hurlement d’effroi. Le monospace continua sa course et envoya le corps voler une dizaine de mètres plus loin, avant de finalement rouler dessus.
Son plan semblait pourtant sans faille.

Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant déjà existé serait purement fortuite.

Tchaé, le thé qui me fait délirer

Dans la catégorie: Écrits — kwyxz le 28/02/05 à 17:10

La voix de la vieille femme s’éleva alors que le feu de la cheminée réchauffait le coeur de l’enfant, emmitouflé dans sa couverture.
« Ainsi commence cette histoire. C’est une histoire qui existe depuis que notre pays existe. C’est une histoire qui se raconte de génération en génération, et qui est aussi vieille que tes arrière-arrière-arrière grands parents. Les vertes collines fleuries du Dantonkustan brillaient alors de mille feux colorés, les routes n’avaient pas encore défiguré la vallée et le silence n’était rompu alors que par les chants des oiseaux. Les animaux gambadaient encore librement dans la nature, et de resplendissantes forêts s’étalaient sur les flancs des montagnes visibles au loin »
« Ça a vraiment existé, grand-mère ? »
« Oui mon petit Tüstrah. C’est réel. Cette histoire a vraiment existé. Je sais que dans tes petits yeux d’enfants, un tel monde semble impossible, mais c’est le cas. En ce monde, une petite fille aimait à marcher dans l’eau des ruisseaux, à jouer avec les papillons qui voletaient au dessus de sa tête, à s’allonger, les cheveux gorgés de soleil, et à rester là, semi-endormie, à regarder le ciel et les nuages qui passaient. »
« Qui était cette jeune fille, grand-mère ? »
« Cette jeune fille était la mère de la mère du père de la mère de mon grand-père. Elle est donc la mère de la mère du père de la mère du père de la mère de la mère de ton père. »
« C’est mon arrière-arrière… »
« C’est ton arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère. Elle était très jolie, avec des cheveux blonds comme les blés. La plus jolie fille de la région, tu pouvais me croire. Mais elle n’arrivait pas à se marier. »
« Pourquoi ? »
« Elle ne savait pas parler. Tout du moins, elle arrivait à dire quelques mots, mais elle ne semblait pas parler notre langue. »
« Comment est-ce possible ? »
« Elle pensait à cette époque qu’elle n’avait nul besoin de communiquer avec les autres humains. Que seul le dialogue qu’elle avait avec la nature importait. Elle était capable de prononcer son prénom, chose qu’elle faisait lorsqu’elle se présentait à un nouvel être vivant. Elle s’approchait, posait ses mains sur sa poitrine comme pour se désigner, et articulait: “Sara”. »
« Et ensuite, que faisait-elle ? »
« Elle regardait fixement les animaux dans les yeux. Elle ouvrait la bouche, émettait quelques sons, agitait ses bras. Et les animaux la comprenaient. Ils jouaient avec elle. Un jour, des gens sont arrivés et ont commencé à retourner la terre pour tracer un chemin. Ces gens faisaient fuir les animaux. Sara alla les voir pour les dissuader de continuer à détruire la nature, mais ils ne l’écoutaient pas, elle ne parlait pas leur langage. »
« Qu’ont-ils fait ? »
« Ils ont continué à déblayer un chemin, et ont construit une route afin de relier notre village perdu aux villes en pleine expansion. Sara était triste. Les animaux avaient fui la vallée et ne lui parlaient plus. Un jour, un homme est arrivé et, bien que parlant le langage des hommes, il comprenait les expressions de Sara. Elle tomba éperdûment amoureuse de lui, et lui donna deux enfants, deux filles. L’une resta au village, l’autre partit à la ville. Toutes deux ne parlaient que le langage de leurs parents. Et sais-tu ce qui est arrivé à celle qui est partie à la ville ? »
« Non ? Raconte-moi, grand-mère… »
« Elle fut battue et chassée. Partout où elle allait, les gens avaient peur de sa faculté à parler aux animaux. Elle parlait aux chiens errants, aux rats, aux chats de gouttière. Les gens la prirent pour une sorcière et finirent par la mener au bûcher. Consciente que les gens de la ville pouvaient à tout moment descendre au village, celle qui y était restée, apprenant la mort de sa soeur, décida d’apprendre le langage des hommes tout en continuant à enseigner en secret à ses descendants la langue de sa mère. Et c’est cette langue que je vais t’apprendre demain, car demain tu auras 8 ans. Et le jour de nos 8 ans, dans la famille nos grands-parents nous enseignent cette langue. »
« Pour quelle raison, grand-mère, si les animaux ont fui la vallée et que la parler peut nous faire tuer ? »
« Parce que nous devons garder en mémoire qu’un bienfait, un don peut éveiller la jalousie, la convoitise, et la haine. Parce que nous ne devons pas oublier cette richesse qui est en nous. Parce qu’ainsi parlait Sara, Tüstrah. »

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